L’heure est grave.
Séquestré dans les geôles miteuses du donjon de l’Elysée, c’est grâce au courage et à la dévotion de quelques fidèles que je vous adresse ce message. J’espère qu’il vous parviendra.
Malgré mon indéniable triomphe électoral, une clique d’accapareurs putschistes s’est emparée du pouvoir qui me revient de droit. Grâce à de multiples complicités parmi les élites séditieuses, forts du soutien des puissances de l’argent, les ennemis de la France ont placé sur mon trône le sinistre bâtard que j’avais, au soir de mon élection, condamné à l’exil. Rapatrié à la faveur de la nuit à bord d’un jet de contrebande affrété par un milliardaire de flibuste, l’usurpateur a été accueilli au Bourget par le cercle des conspirateurs tandis qu’on ramenait d’Afrique la lie du mercenariat porteur de riz. Dans le même temps, des milices d’agitateurs débraillés financés par la mafia syndicaliste semaient la pagaille partout dans le pays, mobilisant toute l’attention des forces de l’ordre. Le camp des royalistes, lui, mimait la déconfiture pour endormir ma vigilance. Profitant de cette diversion subtile, une escouade prenait d’assaut mon quartier général, où je monnayais paisiblement des bouts de pouvoir à tous les arrivistes prêts à vendre père et mère, en signe d’ouverture. Je fus brutalement enlevé à ma famille, enchaîné et conduit par les catacombes jusque dans les souterrains de la République. Ne pouvant se résoudre à liquider l’original dont ils sont la copie, ils épargnèrent ma vie, au prix d’une terrible lâcheté. Là, dans l’obscurité aveugle où naissent et grandissent les pires scélératesses, on me plaça sur le visage un masque de fer, de sorte que personne ne puisse jamais reconnaître mes traits.
AH ! Grossière erreur ! Car je sais, France chérie, que tu sauras entendre ma voix immortelle, et que tu la reconnaîtras entre mille comme celle de ton maître.
Mes chers compatriotes, ne vous laissez pas ensorceler par la corporation des plumitifs de propagande. Après avoir pillé mon programme, pioché dans mes idées, recopié mes calculs et imité mes astuces, ces imposteurs voudraient à présent me voler mon triomphe. Je ne les laisserai pas faire. Les véritables chiffres sont formels : 84 % des arrières pensées, des subconscients et des réflexes conditionnés ont voté pour moi, et pour moi seul. Vous ne pouvez les autoriser à changer le cours naturel de votre allégeance en vous laissant priver de votre chef légitime. C’est moi qui, le premier, vous ai promis de ne jamais vous infliger l’ennui d’un raisonnement logique. C’est encore moi qui ai compris le mieux que vous aviez besoin de grands mots, de grands sentiments, de grandes causes inscrites sur de grandes affiches placardées sur les vitrines pour dissimuler la misérable petitesse de vos motivations pendant que vous faites vos comptes dans les arrière-boutiques. Je ne me suis jamais écarté de votre idéologie à tous, qui est la modernité. Je ne vous ai jamais caché les infidélités de ma catin d’épouse, les troubles psychotiques de mes enfants tordus, les malversations de mes amis vermoulus, mes minables escroqueries, mes accointances condamnables, et je n’ai jamais cessé d’incarner pour vous la famille, la morale, l’autorité, la droiture – vous n’êtes pas exactement des imbéciles, mais je sais imiter ce mélange couillu de roublardise mafieuse et de sévérité vieux-jeu que vous admirez depuis toujours sous le nom de stature.
Mes chers compatriotes, je le sais, vous ne saurez souffrir qu’on vous enlève un homme qui a porté si haut vos instincts les plus bas. L’image de la France enfin décomplexée, c’est moi !
France chérie, pour être politique, je n’en suis pas moins homme. Du fond de ma cellule, le visage enfermé dans une gangue étouffante, je te confesse aussi ma détresse émouvante. J’entends, à la surface, la bâtarde vipère enroulée sur mon sceptre pleurer comme une fillette à la lecture d’une lettre écrite avec le sang d’un enfant innocent arraché à la vie par ces maudits allemands. Foutaises ! Je vous en prie, n’en croyez pas une goutte. Je vous sais décadents, mous de la glande, attendris par les larmes comme une pétasse heureuse par une photo de chaton, mais vous ne pouvez oublier ma souffrance, ma tendresse, la lourdeur pataude de mes regards mouillés. Au long de la campagne, je vous ai toujours donné de grandes émotions. Vous vouliez vous offrir à une transe imbécile, gigantesque, vibrante ; j’ai été grandiose de niaiserie, époustouflant de pathos, écrasant de sentimentalisme ! N’ai-je pas sangloté, face caméra, des chansons d’amour à tous les spécimens empaillés de l’héroïsme assassiné ? Guy Môquet, mon fils ! Jean Jaurès, ma bataille ! Anne Franck, mon amour !
Ça ne vous a pas suffi. Je crois que vous en voulez encore. Pour être tout à fait certain de mon empire sur vous, je voudrais donc terminer cet appel par un message personnel bouleversant, qui fera date, qui imprègnera vos mémoires et qu’on lira souvent aux enfants. La grammaire de l’émoi est une science exacte, le martyr une arme impeccable : je n’ai qu’à remplir les blancs dans une lettre type pour renverser vos âmes pour les siècles à venir.
« Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c'est d'être courageuse. Je le suis et je veux l'être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c'est que ma mort serve à quelque chose.
J'espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui je l'escompte sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t'ai fait ainsi qu'à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.
Ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine.
Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur d'enfant. Courage !
Votre Fiatego qui vous aime.
Dernières pensées : Vous tous qui restez, soyez dignes de moi ! »
Mes chers compatriotes, je ne puis plus être à vos côtés, mais ne craignez rien : je crois aux pouvoirs de l’esprit, je ne vous quitterai pas. Je suis le prince souterrain de ce royaume.
fiatego@gmail.com







